Le débarrassage de table

Tiens, c’est marrant…

… on trouve plus de candidats pour mettre la table que pour la débarrasser.

Rien de surprenant quand on pense à toutes les contraintes induites par cette corvée de fin de repas. Débarrasser c’est quitter la table à un moment où l’on est confortablement assis en plein débat intellectuel avec ses proches: Star Wars est-il le meilleur film de tous les temps? Johnny Depp a-t-il eu raison de quitter Vanessa Paradis? Qui sera le prochain Président de la République? Une privation qui n’égale pas la frustration de passer à côté d’un fou rire collectif alors qu’on est la tête dans la poubelle en train de jeter les restes de la bouillabaisse.

D’ailleurs, parlons-en de la saleté. « Gelée de pâté au beurre fondu », « Peau de poulet et son reste de moutarde », « Croute de fromage aromatisée à la vinaigrette », tel est le menu des malheureux débarrasseurs de table. Un dur labeur qui se poursuit jusque dans la cuisine: Comment remplir un lave-vaisselle plein à craquer sans s’en mettre plein les doigts? Comment être certain de ce qui doit aller dans la poubelle dédiée au recyclage? Comment laver des coupes de champagne dans un évier où trempe un plat à gratin?

Alors certes il y en a toujours pour qui débarrasser la table n’est pas vraiment une corvée: les petits malins qui s’occupent de tout sauf des assiettes pour éviter de se salir, les lâches qui se contentent de les déposer dans la cuisine comptant sur les autres pour gérer la poubelle et le lave-vaisselle ou les fainéants qui ne transportent qu’un objet à chaque voyage pour gagner du temps. Mais ces olibrius ne valent rien à côté de l’artiste qui feint de débarrasser la table pour se réfugier subrepticement aux toilettes.

Et pourtant, dans certaines circonstances, débarrasser la table peut s’avérer bien utile voire salutaire. Utile quand il s’agit de faire passer un message dans le dos des convives. Quel couple n’a jamais prétexté un café à préparer pour régler ses comptes? Salutaire quand il s’agit de fuir une ambiance délétère. Qui n’a jamais prétexté une bouteille d’eau à remplir pour échapper au sermon du patriarche?

Désormais, à moins que ce soit votre anniversaire ou que vous soyez tétraplégique, vous n’avez plus d’excuses pour ne pas filer un coup de main au prochain repas !

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Les nuisances des photos de vacances

Tiens, c’est marrant…

… à trop prendre de photos, on passe à côté de ses vacances et on déprime ses amis.

Le touriste moderne consomme la photo avec la même avidité qu’un ado devant un paquet de Chipster. Qu’il ait les doigts gelés ou enduits de crème solaire, impossible de résister à l’appel de l’objectif. Tous les experts ès prise de vue sont unanimes: il n’y a jamais eu autant de clichés pris au cours de l’histoire humaine. Et de moins en moins à l’aide de Nikon, Canon ou Olympus. De nos jours, la Tour Effeil et l’apéro Ricard-Cochonou s’immortalisent à coup de smartphone 41 mégapixels[1]. Si ces mobiles high-tech ont érigé la photo de vacances au rang de névrose, ce n’est pas tant à cause de leurs performances visuelles que de leurs fonctionnalités sociales. Car ce qui motive vraiment le vacancier de nos jours ce n’est pas tant de préserver des souvenirs que de partager ce qu’il fait[2]. Mais qu’a-t-il de si intéressant à partager? Que des choses essentielles: des images de proches avec un coup dans le nez et des clichés de ses pieds[3]. Un nombrilisme omniprésent sur le web via des sites tels que « On pense bien à vous »[5] ou « Hot Dog Legs » (voir plus bas).

Toujours à l’écoute de nos pauvres âmes, les hommes en blouse blanche s’inquiètent de cette boulimie photographique. Première victime selon eux, le photographe lui-même[6]. Pendant qu’il shoote son double latte, choisit le bon filtre Instagram puis le partage sur Twitter & Facebook… il ne se rend plus compte que son café refroidi et que ses vacances perdent par là-même de leur saveur. A trop photographier, le voyageur ne voyage plus… plus vraiment[7]. Seconde victime, sa communauté de fans et de followers. Pour que ça like, que ça tweete et que ça commente, notre photographe écrème, filtre et retouche sa vie[8]. Une fois en ligne, c’est la grande spirale de l’envie: comparaison et frustration provoquent une surenchère d’images aussi réalistes que l’inversion de la courbe du chômage. Sur les réseaux sociaux, la bonne vieille séance diapositive se transforme ainsi en arme de dépression massive[9].

Rassurons-nous, les américains ont peut-être trouvé un début de solution: embaucher un photographe personnel le temps d’un voyage[10]. Certes, vos amis continueront à vous détester mais, au moins, vous profiterez pleinement de vos vacances. Et ça, ça n’a pas de prix.

[1] http://trends.levif.be/economie/opinion/chronique-economique/le-smartphone-va-t-il-tuer-l-appareil-photo/opinie-4000374925386.htm

[2] http://obsession.nouvelobs.com/high-tech/20131107.OBS4523/non-le-smartphone-ne-va-pas-tuer-l-appareil-photo.html

[3] http://www.cosmopolitan.fr/,ce-que-revelent-les-photos-de-vacances,2077,1776506.asp

[4] http://hot-dog-legs.tumblr.com

[5] http://onpensebienavous.tumblr.com

[6] http://m.slate.fr/story/75832/instagram-filtres-deprime-facebook

[7] http://www.telegraph.co.uk/technology/social-media/10211689/The-holiday-you-never-had-because-you-were-too-busy-taking-photos.html

[8] http://www.telegraph.co.uk/technology/social-media/10211689/The-holiday-you-never-had-because-you-were-too-busy-taking-photos.html

[9] http://blog.francetvinfo.fr/dans-vos-tetes/2013/08/18/vos-photos-de-vacances-depriment-elles-vos-amis-facebook.html

[10] http://nymag.com/thecut/2013/04/you-can-hire-paparazzi-to-take-vacation-pics.html?mid=twitter_nymag

Pauvres riches

Tiens, c’est marrant…

… les riches sont plus dépendants à l’alcool que les pauvres[1]. Dans un monde bien-pensant, il est grand temps de tordre le coup à l’idée selon laquelle le crève-la-faim, le sans-le-sou, l’indigent aurait le monopole de la misère humaine. N’en déplaise aux démagogues, le plein aux as, le bourgeois, le nanti souffre tout autant. Son talon d’Achille? L’argent, artisan de son statut mais ressort de son mal-être.

L’argent nuit gravement à la santé. A commencer par la santé mentale, car le chemin de la richesse est pavé d’insatisfactions, de frustrations : jamais assez de belles chaussures, jamais assez de belles masures, jamais assez de belles voitures. Et de la Cadillac au Prozac, il n’y a qu’un pas. Alors le rupin carbure aux cachetons[2]. Les enfants ne sont pas en reste. L’argent c’est une affaire de famille: faut que les petits n’en manquent pas quand ils seront grands. Bienveillants, Papa et Maman mettent donc la pression afin qu’Edouard ne passe pas à côté de Polytechnique et qu’Anne-Charlotte ne rate pas l’examen du barreau. Alors pour faire passer la pilule de la réussite à tout prix, Edouard et Anne-Charlotte boivent beaucoup[3]. Pour eux, le binge drinking ce n’est pas qu’une habitude, c’est une éthique. Et quand ils ne boivent pas ils fument trop et ils mangent mal. Les plus paumés vont même jusqu’à tricher ou voler, histoire d’attirer l’attention de parents trop absents[4].

L’argent nuit aussi gravement aux relations. Parce que l’argenteux est moins sensible que le pauvre. La faute à son environnement. Il paraît que le personnel de maison serait moins menaçant que le dealer du hall d’immeuble. Du coup, le millionnaire est moins attentif au monde qui l’entoure[5]. De toute façon, le monde c’est le cadet de ses soucis vu qu’il n’a aucune morale et ne pense qu’à lui[6]. Preuve en est le code de la route. Il le respecte à peu près autant que Nabila respecte le Bescherelle. Les conducteurs de voitures de luxe s’arrêteraient ainsi quatre fois moins au passage piéton que ceux conduisant des voitures moins chères[7]. Finalement, rien d’étonnant à ce que le riche soit méprisé… au point que le commun des mortels prenne du plaisir à le voir souffrir[8].

Non, vraiment, ça ne rapporte rien d’être riche.

[1] http://www.thedailybeast.com/articles/2010/12/29/drinking-stats-who-drinks-the-most-alcohol.html

[2] http://www.psychologytoday.com/blog/out-the-darkness/201203/the-madness-materialism

[3] http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1950124/

[4] http://www.psychologytoday.com/articles/201310/the-problem-rich-kids

[5] http://healthland.time.com/2010/11/24/the-rich-are-different-more-money-less-empathy/

[6] http://nymag.com/news/features/money-brain-2012-7/

[7] http://healthland.time.com/2012/02/28/why-the-rich-are-less-ethical-they-see-greed-as-good/

[8] http://blogs.scientificamerican.com/moral-universe/2013/09/27/the-problem-with-rich-people-and-ethics/

L’irréductible taxi parisien

Tiens, c’est marrant…

… dans les taxis parisiens le roi ce n’est pas le client. Dans la capitale, personne n’est plus courageux qu’un chauffeur de taxi. Tel un irréductible Gaulois, il résiste contre cet envahisseur des temps modernes: LE client. Malheureusement sans client pas d’argent. Ce dernier est donc toléré à défaut d’être accueilli. Arrêtons-nous un instant sur les us et coutumes de cette espèce mal comprise qu’est le chauffeur de taxi parisien.

A Paris, le chauffeur de taxi est maitre en sa demeure. Ses passagers sont triés sur le volet. Une femme enceinte, un homme trop bronzé, une destination suspecte … son jugement est sans appel. Et c’est bien légitime: laisseriez-vous rentrer n’importe qui dans votre bureau? En termes d’ambiance, il aime conduire à l’écoute d’une musique rythmée dont le volume saura le maintenir éveillé… histoire de lier l’utile à l’agréable. Maitre en sa demeure, il est également maitre de sa route. D’où une conduite énergique et engagée voire audacieuse.

A Paris, le chauffeur de taxi est d’une nature extravertie. Il apprécie raconter les détails de sa vie personnelle et ne cache rien de ses conversations téléphoniques. Sportif dans l’âme, il partage régulièrement son amour du football via une critique passionnée des rencontres radiodiffusées. Mais plus que tout, le chauffeur de taxi est un homme de débats. En bon citoyen il met un point d’honneur à confronter ses opinions avec les occupants de son véhicule. Son sujet de prédilection: l’évolution des flux migratoires en zone péri-urbaine. Il n’est d’ailleurs pas rare que cette confrontation se prolonge avec les autres automobilistes, plus particulièrement sur des questions d’interprétation du code de la route.

A Paris, le chauffeur de taxi n’a pas la notion du temps. Les nombreuses heures passées au volant de sa voiture ne sont pas sans conséquence sur sa perception du jour et de la nuit, de la semaine et du week-end. Ce phénomène physiologique impacte inévitablement sa politique tarifaire.

A Paris, le chauffeur de taxi n’est pas fan des nouvelles technologies. Il reste par exemple très attaché à la monnaie papier et fuit les cartes bleues, jugées trop impersonnelles. Quant au GPS, il ne s’en sert qu’en ultime recours pour rallier des destinations exotiques telles que Saint-Ouen ou Issy-Les-Moulineaux.

Décrié par la collectivité, accusé d’impolitesse[1] et même d’escroquerie[2], le taxi parisien est avant tout victime de l’incompréhension de la société de consommation. Une société dont l’exigence exacerbée ne laisse aucune place à l’approximation et la spontanéité. Et du mépris à l’infidélité il n’y a qu’un pas. La maitresse se nomme VTC, pour véhicules de tourisme avec chauffeur. Incontournable dans les médias, cette alternative permet à un particulier de conduire d’autres particuliers au volant de son propre véhicule. Cette forme de covoiturage est rendu possible grâce à des applications mobiles dédiées – Uber étant la plus en vue – qui assurent la mise en relation, le paiement en ligne, la géo localisation du véhicule ainsi que la mise à disposition d’une bouteille d’eau une fois à bord[3]. De quoi reléguer nos bons vieux taxis, ces artisans de la mobilité urbaine, au rang d’espèce menacée et peut-être même en voie de disparition.

Les aires de repos

Tiens, c’est marrant…

… rien n’est moins reposant qu’une aire de repos.

Arguant du fait qu’un accident mortel sur trois est dû à la fatigue ou à l’assoupissement, les sociétés d’autoroutes mettent à disposition « des services et des installations pour inciter les conducteurs à s’arrêter régulièrement et à se détendre« [1]. Bien-être, confort, quiétude… sont certainement les premiers mots qui nous viennent à l’esprit à la simple évocation des aires d’autoroute. Notamment leurs toilettes. Qui n’a jamais été transporté par leurs senteurs exotiques? Qui ne s’est jamais senti enveloppé par leur chaleur en pleine hiver? Qui n’a jamais salué la douceur d’un papier disponible à foison. Plus qu’un lieu d’aisance, l’aire de repos c’est aussi et surtout une ambiance. Une ambiance emprunte de sécurité et de convivialité où chaque individu n’a qu’une chose à l’esprit: le respect de son prochain. Une ambiance emprunte de modernité et d’innovation où l’architecture et la technologie nous rappellent à chaque instant le génie de l’urbanisme français.

Malheureusement, l’actualité nous rappelle la triste réalité. Le 12 février dernier, une mère abandonne ses deux enfants sur une aire de repos… pour leur faire peur[2]. Le 18 mai, dix-sept blessés sur une aire d’autoroute lors d’une bagarre générale entre deux groupes de supporteurs après un match OM-OL[3]. Le 8 juillet, deux parents tués sur une aire de repos après avoir été fauchés par un automobiliste qui aurait perdu le contrôle de son véhicule[4]. Le 11 octobre, un jeune marié oublie sa femme sur une aire d’autoroute persuadé que sa dulcinée somnolait sur la banquette arrière[5]. Le 29 novembre, une jeune femme de 19 ans accouche seule sur une aire d’autoroute et perd son bébé[6]. Enfin, le magazine Auto plus a récemment confirmé que les aires de repos étaient bel et bien de véritables paradis… pour les microbes[7]. Eprouvettes à l’appui, le magazine nous révèle les espaces à éviter: tables de pique-nique, toilettes, restaurants et nurseries atteindraient des taux alarmants de bactéries. Bref, tout ce qui fait qu’on s’arrête dans une aire de repos

Que les conducteurs se rassurent, l’horizon n’est pas si sombre. Dans un grand moment de lucidité, les industriels ont réalisé que ces espaces avaient très peu évolué depuis leur création, il y a une trentaine d’années. «Notre défi consiste à donner envie aux automobilistes de prolonger la pause et de revenir [...] faire oublier qu’on se trouve sur une aire d’autoroute pour se détendre réellement», résume Dominique Dubald, en charge des autoroutes chez Elior[8]. Inauguré en juillet dernier sur l’A6, près d’Avallon, l’aire du futur a tout pour plaire: un design signé Ora-ïto, parking et voies cachés par de la verdure et sillonnés par des parcours sportifs et canins ainsi que des jeux pour enfants. Dans le hall très lumineux du bâtiment au toit végétalisé, les boutiques et les restaurants côtoient les coiffeurs et les bars à ongles. L’aire de repos pourrait donc bien changer d’ère.


La circulation circulaire de l’information

Tiens, c’est marrant…

… on a l’impression d’entendre partout les mêmes infos. Télévision, radio, presse, Internet… certains jours c’est comme si tous les journalistes se passaient le mot pour partager des nouvelles aussi réjouissantes que la crise de l’emploi chez les jeunes, les attentats au Moyen-Orient ou les errances du gouvernement. En somme, tout pour attaquer dans la joie et la bonne humeur une nouvelle journée de travail. Ce journalisme sous anxiolytique participe moins d’une démarche de manipulation que d’une logique concurrentielle: « Ils en ont parlé, il faut qu’on en parle aussi ! ». Le sociologue Pierre Bourdieu était un des premiers à dénoncer cette homogénéisation des médias. Il soulignait parfaitement le fait que, pour un journaliste, ne pas parler d’un sujet traité par ses concurrents revenait à être « dépassé » par eux [1].

Cette « circulation circulaire de l’information » n’a pas que pour effet de nous donner envie de fuir le monde civilisé, elle soulève une vraie question d’éthique, notamment en cas d’emballement médiatique. Le 9 mars dernier, le Parisien publiait en exclusivité le témoignage à visage découvert d’une mère porteuse, une première en France étant donné le caractère illicite de cette pratique. En 24h, l’information est reprise par presque tous les grands médias régionaux et nationaux de Ouest France au Figaro, de France Bleu à RTL, de France 3 à BFM TV, même l’honorable Agence France Presse s’en est faite l’échos. Il faudra attendre le 11 mars avant qu’un journaliste de RMC révèle, qu’après recoupement des informations, le témoignage du Parisien n’était que le produit de l’esprit mythomane d’une jeune femme en mal de reconnaissance. Circulation circulaire oblige, cette révélation a généré quantité de rectificatifs dans les organes de presse ayant relayé le faux scoop [2].

Si cette pratique affecte notre confiance dans les médias, elle n’altère pourtant en rien notre goût pour l’information puisque 70% d’entre nous déclarent suivre les nouvelles avec grand intérêt [3]. C’est peut être aussi ça l’exception culturelle française.

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[1] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d’agir, Paris, 1996

[2] Mediapart, Fausse Mère Porteuse : où est passée la qualité de l’information?, 15 mars 2013

[3] TNS Sofres, Baromètre de confiance dans les médias, 2013

La dictature de l’open space

Tiens, c’est marrant…

… les  open space sont de moins en moins prisés alors même qu’ils se développent de plus en plus. La première forme de bureaux ouverts aurait été mise au point par deux consultants allemands, les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle, dans les années 1950. Gain de place, meilleure communication et suivi de l’activité de l’entreprise, l’open space ne manque pas d’arguments. D’où son succès aux Etats-Unis puis dans toute l’Europe, notamment dans les années 1980[i]. Plus qu’une tendance, une véritable révolution: aujourd’hui, on estime que deux tiers des salariés partagent leur bureau et seulement un tiers profitent de bureaux individuels[ii]. Mais, depuis quelques années, la grogne des employés se fait sentir. Selon un récent sondage[iii], la part des salariés très satisfaits par ces bureaux collectifs a chuté de 24% à 13% en deux ans. Principales sources de gêne évoquées : les nuisances sonores, les problèmes d’attention et de confort. Ceux qui ont toujours eu un bureau à eux ne savent pas à quoi ils échappent: aucun collègue pour piquer des stylos en partant en réunion; aucun regard indiscret pendant qu’on se cure le nez; aucune odeur suspecte émanant du voisin; aucune chaise qui manque en rentrant de vacances; aucune blague potache pour perturber la lecture d’un rapport de 57 pages…

Par-delà ces nuisances, certains experts, remettent en question les vertus collaboratives des open space. Selon Susan Cain, cette forme d’aménagement est symptomatique d’une nouvelle pensée de groupe[iv] qui élève le travail d’équipe au-dessus de tout et estime que la créativité et l’accomplissement intellectuel surgissent nécessairement d’un lieu social.  Cette nouvelle pensée de groupe est profondément ancrée dans le système de valeur de nos sociétés modernes et qui prend vie dès l’école à travers les méthodes d’enseignements coopératifs en petits groupes. Paradoxalement, dès les années 1960, d’éminents psychologues avaient pourtant démontré que l’isolement était bien plus propice à la créativité. En concentrant l’esprit sur la tâche à accomplir, il empêche son énergie ne se disperser dans des préoccupations sans relation avec le travail.[v]

Faut-il pour autant prôner la solitude à tout va ? Rien ne serait plus réducteur. Comment souvent ces dernières années, la solution se trouve peut-être sur Internet. Wikipedia, l’encyclopédie en ligne, Linux, le système d’exploitation et Firefox, le logiciel de navigation sont tous utilisés par des centaines de millions d’internautes. Pourtant, on ne doit leur succès ni à un inventeur isolé, ni à une équipe travaillant en open space. Ils sont en fait le produit de l’intelligence de millions de contributeurs qui, chacun de leur côté, écrivent des lignes de codes ou des articles, puis les partagent avec la communauté du Net qui corrige et optimise. Et si c’était ça une collaboration efficace: un subtil mélange de travail en espace privatif et de travail en espace collectif?


[ii] Baromètre ACTINEO/CSA 2013 de la qualité de vie au bureau

[iii] Ibid.

[iv] Cain S. – Quiet. The power of Introverts in a World that Can’t stop Talking – Crown 2012

[v] Eysenck, H. J. (1967). The biological basis of personality. Springfield, IL: Thomas Publishing