La dictature de l’open space

Tiens, c’est marrant…

… les  open space sont de moins en moins prisés alors même qu’ils se développent de plus en plus. La première forme de bureaux ouverts aurait été mise au point par deux consultants allemands, les frères Eberhard et Wolfgang Schnelle, dans les années 1950. Gain de place, meilleure communication et suivi de l’activité de l’entreprise, l’open space ne manque pas d’arguments. D’où son succès aux Etats-Unis puis dans toute l’Europe, notamment dans les années 1980[i]. Plus qu’une tendance, une véritable révolution: aujourd’hui, on estime que deux tiers des salariés partagent leur bureau et seulement un tiers profitent de bureaux individuels[ii]. Mais, depuis quelques années, la grogne des employés se fait sentir. Selon un récent sondage[iii], la part des salariés très satisfaits par ces bureaux collectifs a chuté de 24% à 13% en deux ans. Principales sources de gêne évoquées : les nuisances sonores, les problèmes d’attention et de confort. Ceux qui ont toujours eu un bureau à eux ne savent pas à quoi ils échappent: aucun collègue pour piquer des stylos en partant en réunion; aucun regard indiscret pendant qu’on se cure le nez; aucune odeur suspecte émanant du voisin; aucune chaise qui manque en rentrant de vacances; aucune blague potache pour perturber la lecture d’un rapport de 57 pages…

Par-delà ces nuisances, certains experts, remettent en question les vertus collaboratives des open space. Selon Susan Cain, cette forme d’aménagement est symptomatique d’une nouvelle pensée de groupe[iv] qui élève le travail d’équipe au-dessus de tout et estime que la créativité et l’accomplissement intellectuel surgissent nécessairement d’un lieu social.  Cette nouvelle pensée de groupe est profondément ancrée dans le système de valeur de nos sociétés modernes et qui prend vie dès l’école à travers les méthodes d’enseignements coopératifs en petits groupes. Paradoxalement, dès les années 1960, d’éminents psychologues avaient pourtant démontré que l’isolement était bien plus propice à la créativité. En concentrant l’esprit sur la tâche à accomplir, il empêche son énergie ne se disperser dans des préoccupations sans relation avec le travail.[v]

Faut-il pour autant prôner la solitude à tout va ? Rien ne serait plus réducteur. Comment souvent ces dernières années, la solution se trouve peut-être sur Internet. Wikipedia, l’encyclopédie en ligne, Linux, le système d’exploitation et Firefox, le logiciel de navigation sont tous utilisés par des centaines de millions d’internautes. Pourtant, on ne doit leur succès ni à un inventeur isolé, ni à une équipe travaillant en open space. Ils sont en fait le produit de l’intelligence de millions de contributeurs qui, chacun de leur côté, écrivent des lignes de codes ou des articles, puis les partagent avec la communauté du Net qui corrige et optimise. Et si c’était ça une collaboration efficace: un subtil mélange de travail en espace privatif et de travail en espace collectif?


[ii] Baromètre ACTINEO/CSA 2013 de la qualité de vie au bureau

[iii] Ibid.

[iv] Cain S. – Quiet. The power of Introverts in a World that Can’t stop Talking – Crown 2012

[v] Eysenck, H. J. (1967). The biological basis of personality. Springfield, IL: Thomas Publishing

2 réflexions sur “La dictature de l’open space

  1. L’open space conduit aussi ses occupants à etablir des strategies de reprivatisation de l espace par des tactiques de dissimulation ou de cloisonnement. Ouverte sur facebook, la fenetre d’un navigateur se voit ainsi doublée d’une seconde fenetre, en arriere plan, fenetre de secours, fenetre plus en phase avec la raison de son salaire et dont le coin est aisement accessible d’un furtif mouvement de souris permettant de la faire passer au premier plan si l’on soupçonne un regard indiscret. Le port d ecouteur, veritable « casque de chantier » de l open space contribue quant lui a l auto isolement de l individu et le conduit a cette situation paradoxale d’etre dans un endroit open tout en etant reclu dans sa bulle. Pis encore il signifie explicitement aux « collaborateurs » environnants qu ils constituent une nuisance sonore.

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